À trop attendre la bonne fenêtre météo, le marin devient pilier de bistrot. À trop attendre le bon bateau aussi, d'ailleurs. Alors la transat, ceux qui s'y sont lancés pour la première fois ne se font pas prier pour partager leur expérience et leurs grains... de folie. Une douce folie. par Julie Clerc
Baston : "Je mène le bateau dans ce champ de mines. Le pied !"
Ce matin, Geoffroy prend son quart à 10 heures, le soleil brille. À bord de son Dufour 45, il a quitté les Canaries il y a une semaine, cap sur les Antilles. L'équipe est dans le cockpit à refaire le monde. Hanois glisse paisiblement, un instant bonheur. Et puis...
« C'est quoi cette drisse ? s'exclame Alain.
- Où ?
- Là-haut !
Devant l'insistance, les conversations s'arrêtent, les regards se tournent, les corps se contorsionnent.
- Mais c'est rien !
- Si, là !
- Ah... Oui ! Merde, c'est la drisse de spi !
Elle tombe à nos pieds. Pascal sort, constate et assène :
- C'est la merde sans spi dans les alizés !
Chacun y va de sa suggestion mais tous se rendent à l'évidence, il n'y a pas de solution facile...
- Adjugé, lance Pascal. Qui veut monter au mât ?
- Moi, dis-je, sans vraiment réfléchir. Et sans avouer que je ne l'ai fait qu'une fois, au mouillage et avec pétole.
- Ok, quand tu veux.
- Ben... maintenant !
Me voilà parti pour l'ascension des 15 mètres du mât, au près, par force 4, dans une houle courte et hachée de 2-3 mètres. Je mets mes tennis, un T-shirt et reste en maillot... Jusqu'à la première barre de flèche, pas de problème. Pascal m'assure. Mais après, les ennuis commencent, je n'ai plus de prise, le tangage se renforce. Je tiens fermement le mât avec la main droite, avec la gauche je cherche une prise mais il n'y en a pas. Pascal doit me hisser, il est costaud. Je monte, enroulant le cocotier de mes jambes et de mes bras, je dois être grotesque vu d'en bas. Et j'entraperçois le pourquoi du merdier. Deuxième barre de flèche, je l'escalade, je m'agrippe au hauban, passe une jambe, puis l'autre, je suis debout, surplombant le pont de 10 mètres. Je reprends tant bien que mal ma dignité et mon souffle. P..., c'est haut ! Et c'est l'enfer. Les à-coups sont si secs que je dois me tenir en coinçant le hauban entre mon avant-bras et mon biceps pour éviter de me décoller du mât. Et ma c... gauche, ou peut-être la droite, en a déjà pressenti les risques... Car il faudra tenir en lâchant la main gauche pour détacher la nouvelle drisse de mon harnais. Vas-y doucement, méthodiquement, calme-toi. P..., je la sens mal. Hanois fait un mouvement que je pressens violent. Trois coups saccadés, puissants, monstrueux : et si en lâchant ma main la houle venait fracasser ma tête contre le mât, là, par 36°40 W 24°50 N, en plein milieu de l'Atlantique ? Mais tu ne peux pas fermer ta g... au lieu de jouer à Tarzan ! Mais ça passe, à la première tentative ! Je rattache la drisse au harnais, elle fait rouler la poulie, cool. Je commence ma descente, prudemment. J'ai soif, je suis au bord de la syncope, je m'assieds sur la première barre de flèche, j'expire, j'inspire, ça va mieux, je fais les derniers mètres au radar, la bôme, le pont, c'est fini...
Cet article est un extrait du n°449 de Loisirs Nautiques.
